Le Chant des partisans

Joseph Kessel et Maurice Druon

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Ohé, partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et les larmes.

Montez de la mine, descendez des collines, camarades !
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades.
Ohé, les tueurs à la balle et au couteau, tuez vite !
Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite…

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères.
La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rèves.
Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève…

Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe.
Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes.
Chantez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute…

Le chant des partisans

Historique de la création de l’œuvre

Evadés de France et engagés dans les Forces Françaises libres du Général de Gaulle, Joseph Kessel et Maurice Druon cherchaient une musique sur laquelle écrire le chant qui leur était demandé par les chefs de la Résistance, afin de mieux unir les combattants de l’ombre.

Parmi des airs auxquels travaillait, pour de futures chansons, Anna Marly, jeune compositrice d’origine russe qui se produisait dans les armées et au Club Français de St James Street, ils choisirent celui qu’elle appelait Partisansky, et qui allait devenir l’air du Chant des Partisans.

Ils écrivirent les paroles l’après-midi du 30 mai 1943, dans un petit hôtel du Surrey, à Couldson. Et, le soir même, rentrés à Londres, l’œuvre toute fraîche fut chantée chez Louba Krassine, compagne et future épouse d’Emmanuel d’Astier, chef du mouvement Libération.

L’assistance était composée de résistants en mission et d’officiers de la France libre. Le chant fut adopté d’enthousiasme.

Les premières mesures de la musique, sifflées, servirent d’indicatif au poste clandestin Honneur et Patrie. La première interprète en fut Germaine Sablon, pour un film de propagande de la France libre.

Par divers canaux, le chant se répandit rapidement en France. Il fut chanté dans les maquis, et même fredonné dans certaines prisons les jours d’exécutions capitales.

Devenu le chant emblématique de la Résistance et connu dans le monde entier, il fut inscrit, après la guerre, auprès de La Marseillaise et du Chant du Départ, parmi les hymnes patriotiques. Il est enseigné dans les écoles, et joué ou interprété régulièrement lors des cérémonies commémoratives. Le manuscrit des paroles a été décrété monument historique et est déposé au Musée de la Légion d’Honneur.

Discours de l’Hôtel de Ville

25 août 1944

guillemetsPourquoi voulez-vous que nous dissimulions l’émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes, qui sommes ici, chez nous, dans Paris debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains.

Non ! nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies. 
Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. 

Eh bien ! puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la Francz rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits. 

Je dis d’abord de ses devoirs, et je les résumerai tous en disant que, pour le moment, il s’agit de devoirs de guerre.

L’ennemi chancelle mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol. Il ne suffira même pas que nous l’ayons, avec le concours de nos chers et admirables alliés, chassé de chez nous pour que nous nous tenions pour satisfaits après ce qui s’est passé. Nous voulons entrer sur son territoire comme il se doit, en vainqueurs. 
C’est pour cela que l’avant-garde française est entrée à Paris à coups de canon. 
C’est pour cela que la grande armée française d’Italie a débarqué dans le Midi ! et remonte rapidement la vallée du Rhône. 
C’est pour cela que nos braves et chères forces de l’intérieur vont s’armer d’armes modernes. 
C’est pour cette revanche, cette vengeance et cette justice, que nous continuerons de nous battre jusqu’au dernier jour, jusqu’au jour de la victoire totale et complète. 
Ce devoir de guerre, tous les hommes qui sont ici et tous ceux qui nous entendent en France savent qu’il exige l’unité nationale. Nous autres, qui aurons vécu les plus grandes heures de notre Histoire, nous n’avons pas à vouloir autre chose que de nous montrer, jusqu’à la fin, dignes de la France. Vive la France !

Discours sur Jean Moulin

André Malraux – 19 décembre 1964

guillemets Monsieur le Président,

Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre deProvence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans la cérémonie d’aujourd’hui, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué ; et depuis, sont nés seize millions d’enfants…

Puissent les commémorations des deux guerres s’achever par la résurrection du peuple d’ombres que cet homme anima, qu’il symbolise, et qu’il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort. Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l’organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris depuis son accent de légende, voici comment je l’ai rencontré. Dans un village de Corrèze, les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret, à l’aube. Il est d’usage, dans cette région, que chaque femme assiste aux obsèques de tout mort de son village en se tenant sur la tombe de sa propre famille. Nul ne connaissait ces morts, qui étaient des Alsaciens. Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l’ensevelissement des morts français.

Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? On sait ce que Jean Moulin pensait de la Résistance, au moment où il partit pour Londres : « Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d’action alliée sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd’hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de parachutistes déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif. » C’était bien l’opinion du général de Gaulle. Néanmoins, lorsque, le 1 janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage : une presse clandestine, une source d’informations, une conspiration pour rassembler ces troupes qui n’existaient pas encore. Or, ces informations étaient destinées à tel ou tel allié, ces troupes se lèveraient lorsque les Alliés débarqueraient. Certes, les résistants étaient des combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants, et devenir la Résistance française.

C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français (qui eussent pu n’être qu’une légion), pas seulement parce qu’une partie de l’empire avait rallié la France libre. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander « une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui ». Le Général assumait alors le Non du premier jour ; le maintien du combat, quel qu’en fût le lieu, quelle qu’en fût la forme ; enfin, le destin de la France. La force des appels de juin 40 tenait moins aux « forces immenses qui n’avaient pas encore donné », qu’à : « Il faut que la France soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur. » La France, et non telle légion de combattants français. C’était par la France libre que les résistants de Bir Hakeim se conjuguaient, formaient une France combattante restée au combat. Chaque groupe de résistants pouvait se légitimer par l’allié qui l’armait et le soutenait, voire par son seul courage ; le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats, car c’était à travers lui seul que la France livrait un seul combat.   Lire la suite …

La Grande-Duchesse Charlotte

(1919-1964)

1896-1985

La Grande-Duchesse Charlotte naquit le 23 janvier 1896 au Château de Berg. Elle était la seconde fille du Grand-Duc Guillaume et de la Grande-Duchesse Marie-Anne de Bragance. Avec ses soeurs, elle passa ses années d’enfance à Berg et au Château de Hohenburg. La Princesse Charlotte ne reçut pas d’éducation spécifique en préparation à ses devoirs de future Grande-Duchesse.

Après l’abdication de sa soeur, elle lui succéda sur le trône. Le 15 janvier 1919, elle prêta serment devant une délégation de la Chambre des Députés venue spécialement au Château de Berg. Le jour précédent, 30 députés avaient émis un vote favorable à l’envoi de la délégation, 19 avaient voté contre. Le 19 janvier, elle fit publier une proclamation, dans laquelle elle affirmait: “…Tous mes efforts tendront à remplir scrupuleusement mes devoirs de Souverain luxembourgeois. Notre peuple a toujours eu, avec l’amour de ses traditions nationales, le culte de la justice et de la liberté. J’accomplirai ma haute mission dans le même esprit. Ma ligne de conduite dans l’exercice du pouvoir suprême est tracée par la Constitution et les lois; le Gouvernement investi de la confiance de la nation me servira de guide et de conseiller. La réforme démocratique de notre pacte fondamental que l’assemblée constituante se dispose à réaliser trouvera mon entière approbation. Je vivrai la vie de mon peuple dont je ne veux être séparée par aucune barrière. Je partagerai ses joies et ses souffrances…”.

Ces paroles montraient clairement que Charlotte était disposée à respecter le rapport de force politique et ainsi à rester au-dessus de la mêlée politique. De plus, elle dépassa ainsi les barrières qu’un entourage germanophile avait encore maintenues entre Marie-Adélaïde et le peuple luxembourgeois. Elle fut la première souveraine du pays à s’adresser à ses sujets en luxembourgeois.

Neuf mois plus tard, le référendum du 28 septembre 1919 se termina par un vote massif en faveur du maintien de la dynastie sous la Grande-Duchesse Charlotte. (77,8% des votes valables).

Mariage princier à Luxembourg

Le 6 novembre 1919, elle épousa le Prince Félix de Bourbon-Parme à Luxembourg. Félix naquit le 28 septembre 1893 à Schwarzau am Steinfelde en Autriche. Par sa soeur Zitta, épouse de l’Empereur Charles d’Autriche, il était lié aux Habsbourg. Il combattit dans les rangs de l’armée autrichienne pendant la première guerre mondiale, alors que ses frères Sixte et Xavier combattaient dans l’armée belge.

Le mariage princier de novembre 1919 fut le premier à se dérouler à Luxembourg; il contribua à ancrer un peu plus la Maison grand-ducale dans le coeur des Luxembourgeois. De cette union naquirent six enfants: Jean (1921), Elisabeth (1922), Marie-Adélaïde (1924), Marie-Gabrielle (1925), Charles (1927) et Alix (1929).

A l’écoute de son peuple

Au courant des années suivantes, Charlotte réussit avec beaucoup de tact et de sensibilité à gagner le coeur des Luxembourgeois. Sa grâce, son élégance, sa simplicité liées à sa beauté, sa finesse d’esprit et son discernement la servirent admirablement dans cette oeuvre de rassemblement.

Elle put aussi agir sous de nouvelles conditions, créées par la révision de la Constitution en 1919. Les prérogatives de la Couronne y étaient redéfinies et circonscrites. Désormais, la puissance souveraine ne résidait plus dans la personne du souverain, mais dans la nation. Finalement, les pouvoirs du souverain furent limités à “ceux que lui attribuent formellement la Constitution et les lois particulières”. Ainsi, toute politique personnelle était rendue impossible. En conséquence, lors de la crise ministérielle de 1925 et des événements de 1937 autour de la loi d’ordre, Charlotte n’intervint pas. De plus, de 1926 jusqu’à la fin de son règne, elle entretint avec le Président du Gouvernement Joseph Bech des relations cordiales et de confiance.

Lors de la célébration du centenaire de l’indépendance en 1939, la Grande-Duchesse Charlotte se retrouva au centre des festivités aussi bien dans la capitale que dans les chefs-lieux cantonaux. Le 22 avril 1939, devant la Chambre des Députés, elle exprima sa foi dans l’avenir du pays par ces paroles: “…Je rends grâce à la Divine Providence d’avoir étendu, par le passé, sa main tutélaire sur notre faiblesse, et je la prie de me seconder dans l’accomplissement de ma tâche, en continuant sa protection au Luxembourg libre et indépendant. Fort de l’union patriotique et de la volonté irréductible de tous ses enfants, le Luxembourg, avec l’aide de Dieu, ne périra jamais!”.

Seconde guerre mondiale, temps de l’exil

La guerre interrompit les festivités nationales le 1er septembre et, huit mois plus tard, les troupes allemandes violaient la neutralité désarmée du Luxembourg. La Grande-Duchesse Charlotte, sa famille ainsi que le Gouvernement quittèrent le pays pour se soustraire aux troupes allemandes. De France, ils durent suivre un long  périple à travers l’Espagne, Portugal, vers les Etats-Unis d’Amérique, la Grande-Bretagne et le Canada.

Avec le Gouvernement, la Grande-Duchesse oeuvra à la reconnaissance de l’indépendance du Luxembourg. Le 14 avril 1945, elle put enfin rentrer au Luxembourg libéré. Accueillie par une foule en délire qui voyait en elle la protectrice du pays, depuis lors consacrée mère vénérée de la nation; puis avec une volonté inlassable elle rendit visite aux régions dévastées et s’occupa des sinistrés.

Reconstruction

Le 16 avril 1945, elle tint un discours émouvant à la Chambre des Députés. Rendant hommage à la résistance du peuple luxembourgeois, elle déclara: “…Nous édifierons, malgré les ravages et l’usure morale des années d’oppression, une cité humaine, plus juste, plus habitable surtout aux classes travailleuses qui ont défendu la patrie avec tant d’amour, de courage et d’abnégation… Je renouvelle l’expression de ma foi dans l’union patriotique des Luxembourgeois. La main dans la main nous marcherons au-devant de l’avenir”.

Après ces années de guerre, la Grande-Duchesse Charlotte resta le pur symbole de l’unité du peuple luxembourgeois. Elle continua également à oeuvrer pour la reconnaissance internationale du Luxembourg. C’est sous son règne que les visites d’Etat ne furent plus restreintes aux pays voisins, mais élargies outre-atlantique. L’unification européenne rencontrait tout son assentiment.

Fin de vie paisible

Le 12 novembre 1964, elle abdiqua en faveur de son fils le Grand-Duc Héritier Jean. Après 45 ans de règne, elle se retira au Château de Fischbach. Le 8 avril 1970, le Prince Félix, son époux, décéda. Quinze ans plus tard, le 9 juillet 1985, âgée de 89 ans, la Grande-Duchesse Charlotte quitta définitivement son peuple.

La Grande-Duchesse Charlotte , une femme et une nation face aux tragédies du 20e siècle

Conférence à Belvaux, le 22 octobre 2010

par Steve KAYSER
publié in : Grande-Duchesse Charlotte 1896-1985, éditions saint-paul, 2011, pp. 65-71

guillemetsMir hun Iech gäer!”, “Nous vous aimons!”

Quelle éloquente inscription sur le socle du monument commémoratif en l’honneur de la Grande-Duchesse Charlotte, Place Clairefontaine à Luxembourg-Ville! Quelle ovation digne et touchante de la part d’une communauté à l’égard de son chef d’Etat! Ces mots expriment la profonde relation entre la monarchie et le peuple luxembourgeois d’une part et surtout entre la personne de la Grande-Duchesse Charlotte et la population d’autre part.

Afin de mieux cerner ces liens faits de confiance et de fidélité, notre regard d’historien sur le personnage de la Grande-Duchesse Charlotte se basera au cours de cette brève réflexion sur les paroles prononcées par la Grande-Duchesse Charlotte à des moments-clés de son règne, qui correspondent à des moments-clés de l’histoire nationale du Grand-Duché de Luxembourg.

Le 15 janvier 1919 l’avènement au trône de Charlotte de Nassau-Weilbourg se fait dans un contexte de crise. Dans sa proclamation, elle parle d’“un des moments les plus critiques de notre histoire nationale”. Et déjà l’identification entre la jeune souveraine et la jeune nation est tangible, est présente. Le maintien de l’indépendance est au centre de ses préoccupations.

Dévouée à sa “mission”, qu’elle perçoit comme une fonction constitutionnellement définie dans le respect des valeurs démocratiques, elle s’engage à observer sa “ligne de conduite” pour préserver les “traditions nationales, le culte de la Justice et de la Liberté”.

Tout en rendant hommage aux volontaires au sein des armées alliées d’origine luxembourgeoise et résidant en France, elle annonce un rapprochement avec les pays de l’Entente, surtout avec la France, ainsi qu’une réorientation de l’économie.

Début 1919, l’heure est grave. L’avenir du pays est remis en question. La Première Guerre mondiale et l’occupation militaire du territoire luxembourgeois par les troupes allemandes ont déchiré une fois pour toutes l’ordre intérieur. Après la mort de Paul Eyschen en 1915, la Grande-Duchesse Marie-Adelaïde revendique le droit d’intervenir dans les affaires politiques. Les crises gouvernementales se succèdent. L’opposition reproche injustement à Marie-Adelaïde une attitude pro-allemande et l’intention de dépasser le cadre constitutionnel de ses prérogatives. Des troubles révolutionnaires agitent la capitale en janvier 1919. Marie-Adelaïde suit les conseils du Ministre d’Etat Emile Reuter. Le 8 janvier, elle abdique en faveur de sa soeur puînée, Charlotte et quitte le pays.

Cependant au bout de quelques mois, la position de la nouvelle Souveraine est renforcée, grâce au double référendum du 28 septembre 1919.

Il s’agit en effet de la question de savoir si le Grand-Duché va survivre ou non. Tout d’abord le référendum est de nature politique et de nature économique. Economiquement, on ne va pas donner satisfaction à la volonté des électeurs. Le Luxembourg est rattaché à la Belgique, alors que les Luxembourgeois se sont majoritairement prononcés en faveur d’un rapprochement avec la France.

Par contre, le vote politique est l’affirmation de l’attachement populaire à la dynastie. L’électorat a fortement évolué: sur une population totale de 263.000 habitants, 126.193 électeurs sont inscrits. En 1913, le corps électoral ne fut constitué que de 34.171 personnes. Le référendum de 1919 ne fait plus aucun doute. Le scrutin est clair. Sur 85.871 bulletins, qui sont valables, 77,8 % des électeurs s’expriment en faveur de la Grande-Duchesse, 19,7 % votent pour une République. Ce résultat montre à quel point le processus de la formation de l’identité nationale est lié à la famille des Nassau Weilbourg.

Ainsi, l’année 1919 est une année charnière dans l’histoire du Grand-Duché de Luxembourg. Pour la première fois dans son histoire, le peuple luxembourgeois est appelé à faire le choix de son avenir. Contre toute revendication annexionniste de la part de ses pays voisins et contre toute revendication républicaine à l’intérieur, il se décide pour le maintien de la Grande-Duchesse Charlotte et pour le maintien de son indépendance. Ainsi, non seulement le référendum de 1919, comme le souligne l’historien Gilbert Trausch, prend «une signification patriotique», mais la dynastie, incorporée par Charlotte, et les Luxembourgeois finissent par s’unir définitivement.

Dès le premier mois de son règne, Charlotte s’occupe des problèmes politiques et sociaux qui troublent le pays. En octobre 1919 le suffrage universel direct s’étend aux femmes. Le 8 mars 1924, la Fondation Grande-Duchesse Charlotte est créée. Elle rassemble des fonds pour des familles nombreuses et nécessiteuses.

L’amitié avec la France est particulièrement chère. Les noces avec le Prince Félix de Bourbon-Parme, célébrées le 6 novembre 1919 scellent cette amitié. Six enfants sont nés : le Prince Héritier Jean (*1921), Elisabeth (*1922), Marie-Adelaïde (*1924), Marie-Gabrielle (*1925), Charles (*1927) et Alix (*1929). Le mariage inspire le poète Nikolaus Welter, pour créer un « hymne à la Maison Luxembourg-Nassau-Parme ». Son texte « Zwê Kinnekskanner, de’ trei sech le’f » accompagne dès lors la mélodie du « Wilhelmus », annonçant traditionnellement la présence du chef d’Etat.

Par ailleurs, le Monument du Souvenir “Gëlle Fra” témoigne de cette amitié et du renouveau dans l’orientation du pays. Les Ministres d’Etat Reuter, Prüm, Bech et Dupong contribuent à la redéfinition du statut international d’une nation trop petite pour se fier à la protection par ses puissants voisins, trop petite pour se défendre toute seule.

Parmi les paroles prononcées le 18 janvier 1919, deux phrases marqueront tout le règne, comme un voeu, comme un serment: « Je vivrai la vie de mon peuple dont je ne veux pas être séparée par aucune barrière. Je partagerai ses joies et ses souffrances ».

● L’épreuve la plus marquante qui finit par souder définitivement la personne de la Grande-Duchesse Charlotte, avec le corps et l’âme du pays est la Seconde Guerre mondiale. Face à la tourmente, son discours prononcé le 19 avril 1939, à l’occasion de la Cérémonie du Centenaire de l’Indépendance du Grand-Duché, ses allocutions radiophoniques à partir de l’exil, son allocution à la Chambre des Députés à son retour, le 16 avril 1945 et l’allocution radiodiffusée du 8 mai 1945 à l’occasion de la Fête de la Victoire peuvent être considérés comme l’accomplissement de ce qu’elle appela “le voeu national” en 1919.

En 1939, l’heure est aux paroles réconfortantes. La menace nazie et fasciste pèse sur les relations internationales. Charlotte traduit avec sincérité sa foi en la vitalité et l’esprit d’entreprise des Luxembourgeois. Elle veut croire en une “organisation pacifique de l’Europe”, tout en sachant que le pays qu’elle représente ne peut se fier qu’au respect du droit international pour défendre son existence. Dans ce contexte la Souveraine, démocrate dévouée à la cause et à l’indépendance de son peuple, s’attache à la devise familiale “Je maintiendrai”.

Le 10 mai 1940, l’Allemagne nazie viole la neutralité luxembourgeoise. Le pays est envahi et occupé. La Grande-Duchesse, sa famille et son gouvernement sont contraints à entamer le douloureux chemin de l’exil en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et au Canada. L’indépendance nationale est ainsi symboliquement mise à l’abri des tentacules nazis. A un auteur britannique, Charlotte confie ses inquiétudes en ces mots: “The tragedy for me, is mainly in the fact that I had to leave my people at the moment when they needed me most. My heart told me to stay with them, to try and share sorrows and sufferings to come, to be united with them in a common fate. But I had other aspects to consider.” L’exil reste pour Charlotte une période très douloureuse, néanmoins, “le chemin du devoir”.

Rassurée par l’appui du Président des Etats-Unis, F.D. Roosevelt, elle ne tarde pas à rejoindre les autres pays européens alliés dans la lutte contre le Reich hitlérien à Londres. A partir de la capitale britannique, elle reste en contact avec son peuple. Sur les ondes de la BBC, elle encourage la population luxembourgeoise à ne pas perdre l’espoir d’une paix encore lointaine. Le premier message date du 5 septembre 1940. Dès le 9 mars 1941, chaque dimanche matin, la BBC transmet une émission spécialement réservée aux auditeurs luxembourgeois.

Surtout ses paroles engagées du 13 septembre 1942 à la suite de l’introduction du service militaire obligatoire de la jeunesse luxembourgeoise dans les armées allemandes et des manifestations de grève à travers tout le pays, fait mythologisé en une “Grève Générale” s’élèvent comme la voix de la Raison et de l’Humanisme, qui finira par triompher sur la Barbarie et le Crime contre le droit des peuples. Quel appel lourd en conséquences et profond en vérité que les phrases à l’adresse des enrôlé(e)s de force: “S’ils vous forcent à prêter serment de fidélité, sachez que ce n’en est pas un! Votre coeur n’est pas concerné par ce que vos lèvres sont forcées à prononcer.”[1]

Enfin, rappelons-nous combien le portrait de la Grande-Duchesse souveraine, mais avant tout mère de famille importe aux jeunes et aux moins jeunes qui vivent la terreur nazie au jour le jour, sur des épingles ou des médaillons fortuits, sur des tracts ou des cartes postales clandestins; combien souvent son anniversaire du 23 janvier, communément appelé “Groussherzoginsgebuertsdag”, est célébré en cachette; combien de fois son nom est inscrit sur des murs, dans des textes et prononcé par maint vaillant combattant patriote avant de tomber assassiné, criblé de balles ennemies!

6 ans plus tard, la tourmente prend fin. Le 14 avril 1945, la Grande-Duchesse Charlotte retourne dans sa patrie, où elle est chaleureusement accueillie. “La patrie a survécu à la tourmente.” dit-elle deux jours plus tard devant les députés.[2] Les traces du cataclysme sont partout tangibles. Tous ne sont pas encore rentrés. Elle le sait. Elle le dit. Les plaies sont ouvertes; les pertes humaines et les souffrances indicibles, voire inoubliables… Elle s’incline devant tant de sacrifices.

Son patriotisme ardent n’oublie pas l’Homme, son acteur principal. Au contraire, la Grande-Duchesse philanthrope convaincue le fait passer à l’avant-plan et rend hommage à toutes les victimes ayant chacune à sa façon contribué au rétablissement de la Liberté. En ces jours de la délivrance, elle plaide en faveur du consensus social, de la solidarité au sein de la “famille des Luxembourgeois”. La certitude dans l’édification d’une société guidée par la garantie des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, la protection du bien-être de chaque membre de la “cité nouvelle plus humaine”.

Sa gratitude appartient aux nations alliées et amies: notamment la France et les Etats-Unis, l’Angleterre, la Russie et “aux autres nations alliées”. Ses paroles sont très chaudes en souvenir du défunt Président Roosevelt. Charlotte est persuadée que l’avenir du Luxembourg sera ancré dans la coopération internationale au sein de laquelle les Luxembourgeois sont appelés désormais à jouer un rôle actif. Sa gratitude va également à l’adresse du courage et de la fidélité d’une population durement éprouvée.

Mais la souveraine sait que les reconstructions matérielle et morale ne seront pas une tâche facile. Qui n’a pas en mémoire les impressionnants et touchants clichés du photographe Tony Krier accompagnés des textes de Pierre Hentges et de Joseph Kanive qui accompagnent la Grande-Duchesse dans son “voyage à travers le pays en ruines” au printemps 1945, visiblement éprouvée en découvrant l’indescriptible désolation de paysages, de villages, de villes et surtout des gens meurtris par la guerre dévastatrice. L’après-guerre fait partie de la construction laborieuse de la paix fragile, une paix qui – soulignons-le – repose sur un armistice et une capitulation sans conditions de l’Allemagne, sans qu’un traité international ne la corrobore.

Après les dures années de la reconstruction, les années ’50 s’annoncent prospères. Le Grand-Duché est un des fondateurs et des auteurs du processus d’unification européenne. Le Luxembourg est parmi les premiers à appuyer le plan Schuman, proposé le 9 mai 1950. Le 18 avril 1951 il figure parmi les signataires du traité de Paris, créant la CECA (Communauté du Charbon et de l’Acier). A partir de 1952, le siège de la Haute Autorité est fixé à Luxembourg-Ville.

Le Grand-Duc Héritier Jean épouse en 1953 la Princesse Joséphine-Charlotte, fille du Roi des Belges. En 1956, le Pape Pie XII décerne la « Rose d’Or » à la Grande-Duchesse Charlotte. Le 26 avril 1961, la Grande-Duchesse institue le Grand-Duc Héritier Jean son Lieutenant-Représentant. Dorénavant, ce dernier peut prendre une part active aux prérogatives grand-ducales, la lieutenance correspondant à une délégation des pouvoirs ou plutôt à un exercice simultané de ces derniers, en vertu de l’article 42 de la Constitution.

Sachant le navire sorti des eaux troubles, Charlotte, consciente aussi des limites humaines, décide de céder sa place à son fils, le Grand-Duc Jean. Dans cet esprit, le message d’abdication transmis au peuple le 21 mars 1964, paraît comme la somme, le bilan d’un règne difficile et édifiant. C’est le message qui ouvre une période de prospérité.

Le 12 novembre 1964, la Grande-Duchesse Charlotte abdique. La veille de son abdication elle déclare à la radio: « Dans ma vie privée, de même que sur le trône grand-ducal, je demeure fidèle (…) à ma patrie et attachée de tout mon cœur au peuple luxembourgeois. »

“Mission accomplie”, serait une formule certes populaire, mais frappante pour décrire l’action, enfin l’oeuvre de la Grande-Duchesse Charlotte. Sagesse et savoir-faire dans les affaires politiques! Jamais de démesure, jamais d’arrogance dans l’exercice de ses pouvoirs! Un sourire. Oui. Souvent un sourire plein de chaleur humaine, même dans les situations les plus difficiles. Voilà le portrait d’une Grande Dame.

En conclusion, les quarante-cinq ans du règne de la Grande-Duchesse Charlotte se distinguent par la continuité fondée sur la devise familiale, dont elle fait la sienne: “Je maintiendrai”. C’est un règne imprégné par deux guerres mondiales. Charlotte est près de son peuple, des Luxembourgeois. Il est difficile, voire impossible de dissocier la personne de la Grande-Duchesse Charlotte de l’histoire du Grand-Duché de Luxembourg et de ses gens.

Mais par-dessus tout elle est dotée d’une qualité exceptionnelle, à savoir celle de se montrer gracieusement et sincèrement reconnaissante envers les femmes et les hommes qui contribuent à rétablir et à reconstruire la paix. Elle sait prononcer le mot “Merci”, mot si bref et si simple, mais hélas trop rarement utilisé dans les rapports humains.

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